mardi 11 septembre 2007

Interview intégrale de Rafael Morales

Cette interview est parue en septembre sur auracan.com en version allégée avec de nombreuses illustrations exclusives du 1er tome d'Hotep.


Dessinateur d’origine suisse romande, tombé très jeune dans la marmite de la B.D., Rafael Morales s’est fait un nom dans la profession en reprenant le dessin des aventures d’Alix, le jeune citoyen Romain créé par Jacques Martin. Connu pour la finesse, le réalisme et la précision de ses décors, il a acquis une spécialité sur l’Egypte Ancienne, en réalisant 2 volumes des Voyages d’Alix en Egypte. A 38 ans, après avoir travaillé dans l’ombre de Jacques Martin pendant 18 ans, Rafael Morales ne dissimule pas son plaisir d’afficher son seul nom sur la couverture du 1er tome de sa nouvelle série Hotep, dédié à son épouse qui l’a beaucoup aidé moralement. On l'aura compris : amateur de culture antique, l'auteur a placé son intrigue au cœur de l'Egypte ancienne. Rencontre avec un passionné !

C'est un peu malgré lui que le dessinateur d'Alix s'est retrouvé seul aux commandes d'une nouvelle série.

« J’ai appris un jour pratiquement par hasard que je n’étais plus le dessinateur d’Alix. Je n’avais pas envie de laisser tomber la BD. Il y avait même un Alix de prévu qui s‘appelait « le maître de Pharos » et qui se passerait à Alexandrie et Jacques Martin m’avait assuré qu’on allait le faire etc.. Mais bon, du jour au lendemain, il n’en était plus question. Je suppose que le comité éditorial, qui a pris la suite de Jacques Martin, a pris des décisions artistiques et éditoriales mais je n’ai jamais reçu d’explications officielles de leur part. La seule chose que j’ai encore au travers de la gorge c’est la manière.

Je continue malgré cela les voyages d’Alix. C’est très bien mais je ne peux pas en vivre car c’est un travail tellement énorme de recherches, de temps de travail ! Alors Casterman m’a proposé de collaborer à une nouvelle série qui s’appelle « Alix présente ». Ce seront des BD didactiques sur des personnages historiques, mais des BD strictement didactiques. Et bon dans un 1er temps je me suis dit pourquoi pas et j’ai même proposé d'écrire un scénario. Et finalement cela ne s’est pas fait parce qu’on voulait m’imposer un scénariste et j’ai décliné l’offre.

Et puis après quelques semaines de réflexions, je me suis dit j'allais proposer ma propre BD. Le projet de « Hotep » me trottait dans la tête depuis quelque temps déjà.»

L’éditeur Grenoblois Glénat qui a accueilli d’autres dessinateurs de Jacques Martin comme Gilles Chaillet (ex Lefranc), Jacques Denoël (Arno), Cédric Hervan (Voyages d’Alix) a saisi l’occasion pour donner sa chance à Rafael Morales.

« j’avais déjà eu des contacts précédemment avec Henri Filippini [NDLR : directeur éditorial chez Glénat] qui m’avait témoigné de l’intérêt sur mon travail. Ensuite, j’ai rencontré Walt, [Walter Goossens – directeur de collection pour la Belgique]; on a sympathisé lors d’un festival et il m’a demandé si je voulais travailler pour Glénat, y faire ma propre série ; à cette époque-là, il n’en était pas question. Mais le jour où je me suis retrouvé dans cette situation, évidemment, j’ai recontacté Walt, qui a pris mon projet et l’a présenté chez Glénat ; c’est comme ça que le projet a été accepté !

J’ai signé pour 5 tomes chez Glénat. Je suis déjà content d’être publié et de pouvoir m’exprimer, de faire ce que je veux. J’espère rencontrer un public suffisant pour que cela continue. J’ai déjà 3 ou 4 scénarios supplémentaires en tête, j’ai les titres etc.. J’ai envie de faire une série sur le long terme. Ce n’est pas un polyptique comme on dit. C’est chaque fois une histoire et j’ai déjà plusieurs histoires de prévues et on verra ! Inch’Allah comme on dit en Egypte ! [rire]

Jacques Martin m’a dit que je m’étais proscrit moi-même en allant travailler chez Glénat ! D’accord mais d’un autre côté je n’allais quand même pas rester sur le bord de la route à ne rien faire. »

Malgré l'arrêt de sa collaboration sur Alix, l'auteur garde un regard positif sur cette période.

« J’ai passé 18 ans de ma vie au service de Jacques Martin. J’ai quelques regrets et en même temps pas trop. Parce que j’ai beaucoup appris à ces côtés, j’ai vécu beaucoup de belles choses. Je regrette la façon que cela s’est terminé.

Encore aujourd’hui j’ai de bonnes relations avec Jacques Martin ; vis-à-vis de lui je n’ai pas d’animosité. Je garde beaucoup d’amitié et de respect pour lui, pour son travail, pour son œuvre. Moi, j’ai toujours défendu Alix et Jacques Martin même quand ce n’était plus à la mode. Et je continuerai à défendre cette BD historique classique franco-belge. Ce n’est pas parce que je ne travaille plus avec lui que je vais commencer à cracher dans la soupe.

Je revendique cet héritage là. Je suis fier d’avoir fait cela et j’ai envie de faire de la BD historique ; ce n’est pas par opportunisme que j’ai fait Alix. Jacques Martin me l’a demandé à un moment où il ne pouvait plus le faire lui-même.

On avait pour projet de créer une série Evan qui se passait à l’époque de Sissi et on n’a pas réalisé ce projet là parce qu’il y a eu la création des voyages d’Orion à l’époque qui sont devenus les voyages d’Alix et puis parce qu’il a eu sa maladie des yeux qui l’a empêché de dessiner le « Ô Alexandrie » que j’ai terminé avec Marc Henniquiau qui a beaucoup travaillé dessus.

Et après comme « Ô Alexandrie » avait bien fonctionné et que tout le monde était content à l’époque, on a enchainé sur « les Barbares » et je n’allais pas refuser ! Comme il le disait lui-même Jacques Martin m’a jeté à l’eau pour voir si je savais nager ! Comme j’en ai encore fait quelques-uns après c’est que quelque part il y avait encore un certain public qui me suivait ! Malgré ce qu’on a pu dire après…

Avec Hotep, Rafael Morales ne change pas de style pour autant :

« Quand je travaillais sur Alix, j’étais le prolongement de la main de Jacques Martin et de son œil. Là pour Hotep j’ai tout remis à plat. J’ai dessiné à ma façon mais évidemment je ne peux pas faire comme si j’avais dessiné des Schtroumpfs pendant 15 ans ; j’ai dessiné Alix pendant 18 ans ! Donc forcément il y a un héritage, une façon de faire. Je ne vais pas renier tout ce que j’ai fait ; je ne vais pas faire du Trondheim ou du Sfar pour m’éloigner de cela ! Au contraire, j’aime ce style là et j’ai envie de travailler dans ce style là ! Tout en apportant ma propre interprétation comme auteur. La BD reste pour moi quelque chose d’artisanal.

La période où évoluent Hotep et ses contemporains se situe en -287 avant Jésus-Christ, à la fin du règne de Ptolémée Ier. L'Egypte est alors sous domination grecque.

« J’ai situé l’action précisément à la fin du règne de Ptolémée 1er. Alexandre le Grand a ‘’libéré’’ le pays de la domination perse et fondé la ville d’Alexandrie environ quarante ans avant mon histoire. Ayant poursuivi ses conquêtes, il a laissé l’Egypte à des ‘’vice-rois’’ grecs qui ont mis le pays sous coupe réglée pendant quelques années. Le Roi Ptolémée 1er est un ancien compagnon d’arme d’Alexandre le Grand qui est à la fin de sa vie, à plus de 80 ans, un âge très avancé pour le temps.

C’est une époque très troublée : à l’extérieur des guerres entre les diadoques, c’est à dire les successeurs d’Alexandre ; à l’intérieur Ptolémée 1er a eu l’intelligence de garder le clergé et la religion égyptienne non pas par conviction mais par intérêt, pour pouvoir en tirer un bénéfice, construire sa puissance et la capitale d’Alexandrie qui à l’époque d’Hotep est en pleine construction. D’ailleurs les Egyptiens appellent la ville non pas Alexandrie mais le « chantier » ! un peu par dérision. »

L’époque choisie est originale et comporte des analogies avec l’époque contemporaine.

« Cette période de l’Egypte est très peu connue. Je ne voulais pas faire une BD aux époques de Ramsès, de Toutankhamon ou de Cléopâtre qui ont déjà été traitées des milliers de fois. Je cherchais une période intéressante et plus ou moins inédite.

Ce qui m’intéressait, c’était de voir la confrontation entre deux univers : la civilisation hellénique dominante et la civilisation égyptienne millénaire déclinante.

  • D’un côté, les Grecs Macédoniens construisent une sorte d’empire, un peu la mondialisation de l’époque, l’hellénisation de la moitié du monde connu jusqu’en Inde.
  • De l’autre, le tenant de la tradition ; l’Egypte a à cette époque plus de 2500 ans d’histoire derrière elle, c’est une grande civilisation brillante mais qui est complètement en déclin. »
Le héros Hotep veut sauver sa famille et la population de Haute Egypte.

« Hotep est un prêtre et un scribe, d’où le titre « le scribe de Karnak ». A la mort de son père, il hérite de la charge de grand prophète d’Amon, l’une des plus importantes fonctions sacerdotales et aussi économiques d’Egypte. Il veut maintenir le culte d’Amon, le culte ancestral des grands pharaons de l’époque des Ramsès.

L’histoire débute avec un envoyé du roi qui ne se contente pas de mettre le pays en coupe réglée, mais veut le pressurer jusqu’au dernier grain de blé et ça met en péril toute l’économie de la région et peut provoquer des famines. Hotep va se révolter contre cet ‘’épistatès’’, cette sorte de vizir, qui était là pour administrer les biens et surtout récolter les impôts. »

Une vraie série d’aventure sur fond historique véritable et crédible.

« C’était ça l’idée de départ d’Hotep. Mais bon j’essaye de faire une BD d’aventure qui soit intéressante à lire, qui ne soit pas une BD didactique. Chaque album sera une histoire complète. Ce ne sera pas une saga interminable en 20 tomes. Chaque album a une aventure et il y aura des liens entre les albums ; on pourra lire le 2 sans avoir lu le 1 mais [sourire] c’est mieux d’avoir lu les deux ! C’est quand même une série ! Et le héros va évoluer, va vieillir petit à petit ; je vais essayer de faire un album par an pratiquement, un album par année de vie d’Hotep ; le personnage principal c’est Hotep et sa famille.

Des personnages aux caractères bien trempés face à Hotep.

« il y a plusieurs prêtres, surtout deux prêtres dont un va trahir Hotep. Je ne dis pas lequel, il faut lire l’histoire [sourire]. Et puis il y a aussi les Grecs, il y a un officier grec qui va aider Hotep dans sa confrontation avec l’épistatès, le « méchant » de l’histoire. Mais bon il y a des « méchants » chez les Egyptiens et des « méchants » chez les Grecs . Ce n’est pas d’un côté les gentils Egyptiens et de l’autre les méchants Grecs ! C’est plus complexe que cela.

La famille d’Hotep joue un rôle central dans l’histoire. Hotep a une femme et 3 enfants. Il n’y a pas beaucoup de personnages secondaires dans ce tome-là car je n’avais que 46 pages pour raconter une histoire que j’aurais pu faire en deux volumes car j’avais assez de matière, mais j’ai préféré concentrer cela dans une seul parce que je n’avais pas envie de trop m’étaler.

Je ne vais pas tout raconter mais c’est une aventure qui va se passer dans l’Egypte entière ; les personnages vont se retrouver à Alexandrie ; ils vont aller au palais du roi, le Baliséus ; Hotep va être confronté à des complots… »

L'ancien dessinateur d'Alix a été séduit par la période où il situe son récit grâce notamment à une rencontre avec un archéologue spécialiste d'Alexandrie.

« C'est parti d’une sorte de révolte que j’avais vis-à-vis de beaucoup d’archéologues. Souvent les Hellénistes méprisent l’Egypte et les Egyptologues méprisent la Grèce. Le déclic : j’ai pu rencontrer un archéologue Jean-Yves Empereur qui a fait des fouilles à Alexandrie, des fouilles sous-marines notamment. Et on avait passé toute une soirée avec lui et Jacques Martin à discuter d’Alexandrie ; je me suis dit qu’il faut absolument traiter cela.

Et je me souviens que dans mes voyages en Egypte, ce qui m’avait beaucoup frappé, c’est qu'Alexandre le Grand n’avait jamais mis les pieds en Haute Egypte ; je suis allé dans le temple de Louxor et on voit encore aujourd’hui au fond de ce temple le relief de Philippe Arrhidée et d’Alexandre le Grand qui présentent des offrandes au Dieu Amon de Karnak. Cela m’a paru curieux et j’ai approfondi à partir de là. J’ai lu pas mal de bouquins et, notamment une trilogie écrite par Mary Renault « une vie d’Alexandre ». Curieusement on connaît assez bien la vie d’Alexandre le Grand mais la plupart des études s’arrêtent à sa mort en -323 à Babylone. Moi, ce qui m’intéresse c’est ce qui s’est passé après.

Ensuite je me suis documenté spécifiquement sur cette période et c’est très difficile ; il y a un égyptologue qui a travaillé sur cette période là, le Français Pierre Jouguet, qui a écrit surtout au début du 20ème siècle des articles très intéressants sur l’administration de l’Egypte à l’époque de Ptolémée 1er, mais c’est très dur à trouver et c’est ça qui me plait aussi car c’est aussi moins connu ! »

Rafael Morales a écrit l'album en un peu plus d’un an de travail de dessin et d’écriture.

« J’ai commencé à écrire la première page de mon script le jour où de devais aller à Angoulême et où je n’étais plus invité. J’avais tout un cahier plein de notes sur cette période. Je me suis dit « ça y est je me lance allons y ! » J’avais déjà mon histoire bien en tête et je me suis mis à écrire le script. Je n’avais pas d’éditeur. J’avais envie de faire quelque chose pour moi. C’est pourquoi je n’ai pas pris de scénariste.

Une fois que j’avais le script qui faisait une vingtaine de pages manuscrites, j’ai fait le découpage par séquence ; j’ai enlevé des séquences que j’avais en trop. Ou alors j’aurais dû faire en 2 tomes mais comme c’est une série que je lance je ne voulais pas d’emblée faire un diptyque comme on dit pompeusement !

J’ai dessiné les planches entre 5 et 10 jours, en moyenne une bonne semaine de boulot. Il y en a qui ont pris plus de temps. L’encrage, en un jour et demi c’est fait. Mais le crayonné, les recherches, et surtout le travail en amont sont très longs : l’écriture du scénario, des dialogues, etc.. Il faut vraiment ça se lise bien ; je n’ai pas envie d’ennuyer mon lecteur.

Les couleurs naturelles, c’est Micheline Pochez qui faisait également partie de l’équipe Jacques Martin. Je précise que je ne suis pas allé lui piquer une coloriste, elle ne faisait déjà plus partie de l’équipe quand je lui ai demandé de colorier Hotep. Elle a fait un superbe travail. »

Pour Rafael Morales la passion pour l'antiquité remonte à son enfance, qu'il a passée en Suisse.

« Ca a commencé par Rome. Et particulièrement par les ruines romaines en Suisse. Quand j’étais petit, j’habitais la Suisse et j’ai été visiter les ruines d’une ville romaine qui s’appelle Avenches, Aventicum en latin, qui était l’une des plus grandes villes de la Suisse gallo-romaine et j’ai été très fortement impressionné. Et après j’ai découvert la BD et les aventures d’Alix. J’ai eu la chance de pouvoir concilier ces deux passions.

Quand je suis allé en Egypte la première fois, c’était pour le premier « voyages d’Alix » qui était à l’époque un « voyage d’Orion », sur Karnak et Louxor, j’ai été tellement impressionné ! j’avais déjà réalisé avec Jacques Martin un ouvrage – image à découper sur le tombeau de Toutankhamon ; pour cela j’avais eu l’occasion d’aller visiter les archives d’Howard Carter à Oxford. Mais là je me suis pris de passion pour l’Egypte et avec les voyages d’Alix j’ai eu l’opportunité d’approfondir. J’y ai fait une dizaine de voyages, mais, depuis que je suis papa, je prends un peu moins de risques, en évitant d'aller dans les zones interdites déguisé en Egyptien comme ça m'est parfois arrivé ! »

Après la sortie d'Hotep, sortira au 1er semestre 2008, le 3e volet des Voyages d'Alix en Egypte.

Le tome 2 évoquait la Haute Egypte uniquement y compris la Nubie égyptienne. Et dans le tome 3, on va continuer la « visite guidée » de l’Egypte en redescendant le Nil à partir de Louxor jusqu’aux Pyramides de Gizeh. Ce n’est pas une approche historique ou chronologique mais presque touristique, disons géographique. On part de Louxor, le temple Ramesseum. Ensuite on descend le Nil jusqu’au temple de Denderah, l’un des temples les mieux conservés d’Egypte, il est fabuleux. Ensuite il y a le temple d’Abydos. Ensuite on redescend le Nil encore un peu plus loin à 250 km de Louxor et là on arrive à Tell-El-Amarna qui est la capitale du fameux roi soi-disant hérétique Akhenaton. Après on fait un bond géographique et surtout chronologique puisqu’on retourne au tout début de l’Histoire égyptienne avec les pyramides de Saqqarah, les pyramides à degré de Djoser et on termine l’album par les pyramides de Gizeh et le Sphinx. Un collègue travaille avec moi sur cet album : Leonardo Palmisano.

A côté de cela, Rafael Morales aimerait également concrétiser un autre projet.

« j’ai un projet à côté oui mais il est trop tôt pour en parler ; c’est aussi une BD historique, mais pas dans l’Antiquité. Là, ce serait avec un dessinateur. Moi, je ne ferais que le scénario. Mais c’est pas encore fait. Le projet est embryonnaire pour l’instant. J’ai déjà le titre et l’héroïne puisque ce serait une femme. C’est tout ce que je peux en dire maintenant. »

Rafael Morales a ouvert un blog où il peut compléter des informations sur la série et ses voyages en Egypte, avec des photos, des croquis… Mais il prévient « ce n’est pas une webcam sur mon bureau !!! »

Propos recueillis par Manuel F . Picaud en août 2007
© Manuel F. Picaud - Auracan.com
Illustration
© Rafael Morales - Glénat
Photos © Manuel F. Picaud - Auracan.com.
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