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mercredi 13 mai 2009

Les croix gammées en couverture de BD

Faut-il s’inquiéter de la prolifération ou la banalisation des croix gammées en couverture d’albums de bande dessinée grand public ? Alors que le thème de la Seconde Guerre mondiale inspire toujours plus les auteurs, les éditeurs semblent de moins en moins hésiter à afficher le tristement célèbre svastika noir sur fond blanc.

Le symbole le plus marquant du nazisme est indéniablement de plus en plus présent sur les étals des libraires de bande dessinée, au point de se demander sa signification exacte. Pour situer immédiatement une histoire dans son contexte, la croix gammée est sans doute un signe immédiat de reconnaissance.

Quand Jérôme Félix et Paul Gastine réfléchissent sur la couverture de l’Héritage du Diable, paru chez Bamboo dans la collection Grand Angle, ils souhaitaient mettre en avant l’influence du diable dans leur course au trésor à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. « Notre idée était de mettre en valeur la tête du diable, symbole du mystère de Rennes-le-Château, ce qui n’a pas été du goût de notre éditeur soucieux de positionner notre récit comme une grande aventure… à la Indiana Jones ». Résultat, un graphisme proche du film emblématique, mais aussi une croix gammée sur le dirigeable… pour dater précisément l’époque.


Il n’est en effet plus rare de voir des petits brassards portés par des soldats allemands en couverture comme sur le T1 des Gardiens de la Lance de Ferry et Ersel chez Glénat (une autre aventure louchant vers Indiana Jones d’ailleurs), le T1 d’Opération Vent printanier de Philippe Richelle et Pierre Wachs (Casterman), ou encore le T1 d’Amours fragiles du même Richelle et Jean-Michel Beuriot (Casterman), et aussi le T1 des Héritiers d’Orphée de Philippe Aubert et Félix Molinari (Soleil). Le fait qu'il s'agisse de premiers tomes traduit bien l’idée de dater la série au premier coup d’œil, sans pour autant en faire un argument marketing majeur par sa relative discrétion.


Les allusions discrètes sont fréquentes et pleines de sens pour l'album. Le prochain album le Dernier des Schoenfeld d’Agnès et Jean-Claude Bartoll, mis en scène par Cédric Hervan (Glénat), se limite à une croix gammée brune peinte sur un mur à côté de l’étoile jaune, situant bien leur récit. Le brassard est encore utilisé pour mettre en évidence une histoire incluant des néo-nazis comme dans AmeriKKKa de Nicolas Otéro et Roger Martin (Emmanuel Proust) ou Mourir au Paradis de Pierre Christin et Alain Mounier (Dargaud).


L’objectif peut rester le même tout en le renforçant en taille et en nombre. L’adaptation en BD chez Casterman des Aventures de Boro, reporter photographe de Franck et Vautrin, dessinée par Marc Veber, s’est démarquée des romans parus chez Fayard dont les couvertures sobres ont été dessinées par Enki Bilal. Le dessinateur a bien mis en avant dans les deux premiers tomes de la BD des drapeaux nazis particulièrement visibles. Pour leur deuxième tome d'Il était une fois en France, Fabien Nury et Sylvain Vallée ont eux aussi réfléchi avec le directeur artistique Christian Blondel des éditions Glénat à afficher pas moins de quatre croix gammées en couverture. Sylvain Vallée nous répondait lors d'une interview parue sur Auracan.com : « En vérité, il y avait beaucoup plus de drapeaux nazis sur la rue de Rivoli. Ces svastikas symbolisent de manière forte la ville de Paris occupée par les Allemands, thème principal de cet album. C’était difficile de passer à côté. Les couvertures doivent faire penser à des moments de l’histoire. Quel symbole plus fort que la rue de Rivoli avec les drapeaux nazis ? »


Parfois, la taille de la croix gammée est telle qu’elle ne peut pas avoir échappé à une vraie démarche marketing. Par exemple, un tiers du dessin du premier tome de la série Sept paru en mai 2007 chez Delcourt. L’éditeur ne cache pas en coulisse que la présence de ce sigle dope les ventes… Alors, inévitablement, d’autres suivent le pas comme KGB de Valérie Mangin et Malo Kerfriden chez Quadrants (janvier 2008). D'autres ont peut-être donné l’exemple comme Sir Arthur Benton de Tarek et Stéphane Perger chez Emmanuel Proust (mai 2005). Tout dernièrement, Dupuis qui avait choisi une couverture [à première vue] sobre pour les aventures de Spirou et Fantasio par... Émile Bravo qui se déroulent au début de la Seconde Guerre mondiale, n'a pas hésité pour l’interprétation de Yann et Olivier Schwartz, le Groom vert-de-gris, à centrer la couverture sur un drapeau nazi. Cela dit, l’ensemble de ces titres ne font absolument pas l’apologie du nazisme, bien au contraire.


Historiquement, sans doute Art Spiegelman – qu’on ne peut pas taxer de pro-nazisme non plus – avait osé frapper fort pour sa couverture de Maus en insérant une tête stylisée d’Adolf Hitler au centre d’une croix gammée. C’était dans les années 1980. L’image était forte et avait pour but de réveiller les consciences. Était-ce vraiment l’esprit de J’ai tué Adolf Hitler de Jason paru en 2006 aux éditions Carabas ?...


De fait, il est possible de se demander s’il est vraiment nécessaire d’utiliser et risquer de banaliser ce terrible symbole pour évoquer la Seconde Guerre mondiale ? En proposant une intégrale de la série le Boche de Daniel Bardet et des frères Stalner, Glénat et les auteurs avaient choisi un drapeau nazi déchiré en arrière-plan. Toutes les autres couvertures de la série ne se réfèrent jamais au nazisme. D’autres, comme Maryse et Jean-François Charles se sont limités à un soldat en uniforme dans le T1 de War and Dreams (Casterman) tout comme Didier Convard et André Juillard avec Hertz (Glénat).


L’éditeur suisse Pierre Paquet s’est fixé une ligne : ne pas faire apparaître cette symbolique dans Ciel en Ruine, le Passeur ou le Grand Duc. Jean-Pierre Gibrat a lui-aussi trouvé un angle différent pour situer ses histoires le Sursis et le Vol du Corbeau sans même recourir à l’uniforme ou d’autres symboles nazis. Pareil pour Arno Monin et Laurent Galandon lorsqu’ils évoquent cette période dans l’Envolée Sauvage ou l’Enfant maudit (Bamboo). C’est donc possible. Ces exemples sont d’ailleurs majoritaires.


Mais la fréquence des apparitions de croix gammées méritent de rester vigilant notamment pour la jeunesse en perte de repères historiques. L’image banalisée comporte toujours le risque de réveiller les pires sentiments surtout en une période aussi troublée qu’actuellement où la montée du néonazisme est constatée partout en Europe. La puissance du symbole de la croix gammée est une menace que les professionnels de l’édition ne devraient pas sous-estimer…

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