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vendredi 12 novembre 2010

Auteur BD : interview de Philippe Jarbinet

Après avoir réalisé l’essentiel de sa carrière chez Glénat (Mémoires de Cendre, Sam Bracken...), Philippe Jarbinet, né en 1965, est passé chez Casterman. Il y a signé sans doute ses deux meilleurs albums, un diptyque Airborne 44 sur la fin de la Seconde Guerre mondial. Passionné de cette période tragique de l’histoire, il explique pour Auracan.com comment il s’est battu pour raconter cette histoire qui commence comme un huis clos et se poursuit dans l’action à l’hiver 44 dans les Ardennes. Il y évoque les débuts de la solution finale, la shoah par balle, décrypte la propagande nazie et s’insurge contre certaines lois xénophobes actuelles en Europe. Fort du très bel accueil du public, il s’est attelé à un deuxième diptyque indépendant du premier dans la même série à paraître vers novembre 2011. L’histoire se passera cette fois notamment au moment du débarquement en Normandie et dans la bataille du bocage qui suivit. Comme d'habitude vous trouverez ci-après un extrait de cet entretien avec d'autres visuels exclusifs pour ce blog.

Airborne 44 – Cycle II – extrait exclusif du story-board de la planche 13 © Philippe Jarbinet / Casterman

Vous n’échappez pas à la tendance à publier une croix gammée sur la couverture du tome 2 ?
Il y a effectivement une croix gammée. Mais elle est placée sous le drapeau américain. Symboliquement, les alliés ont gagné. D’ailleurs, certains vétérans m’ont dit que les Américains n’apprécieront pas que leur drapeau soit foulé aux pieds ! En revanche cela exprime bien mon point de vue sur la vanité des nations qui ont envoyé leur jeunesse se faire tuer au nom d’une idée dont elle ne verrait pas l’accomplissement. Je tenais à mettre sur un plan à peu près identique le soldat américain et le soldat allemand.

Airborne 44 – Cycle II – extrait exclusif de la planche 11 en couleurs © Philippe Jarbinet / Casterman
ci-dessous : Airborne 44 – Cycle II – étude du héros Gavin © Philippe Jarbinet / Casterman

Pourquoi pensez-vous que les Allemands aient aujourd’hui interdit la publication de croix gammée en couverture ?
Je trouve cela très bien. Je crois qu’il ne faut pas entretenir chez certains un désir de vénérer l’idéologie que ce sigle représente. L’histoire du nazisme est extrêmement liée à la propagande. On n’emmène pas tout un peuple dans un tel délire sans l’accompagner avec une propagande d’une redoutable efficacité. La croix gammée est un symbole extrêmement graphique. Dans les années 30, sous la férule d’Hitler, le troisième Reich s’est livré à une véritable campagne de marketing. La croix gammée figurait partout, du dessous des verres jusque sur les rideaux. Même les jouets des enfants étaient conçus dans la cadre de cette propagande. Un garçon né en 1920 n’avait aucune chance d’y échapper. Cela fit d’eux des combattants de premier ordre que l’armée américaine aurait voulu avoir dans ses propres rangs. Parce qu’il faut bien avouer que même s’ils défendaient une idéologie monstrueuse, la plupart des soldats allemands ont fait preuve d’un courage physique incroyable durant les cinq ans de guerre qu’ils ont menée. La puissance de la propagande nazie ne peut être oubliée quand on cherche à établir des responsabilités. Elle était incontournable pour tous les Allemands. C’était une telle évidence que le pouvoir était puissant, bien organisé et diffusant parfaitement son idéologie que le peuple a fini par y succomber. Car il y a bien eu adhésion du peuple allemand, jusqu’à un certain point, adhésion sans laquelle la guerre n’aurait pas été si longue ni si impitoyable. Les Allemands d’aujourd’hui ont donc raison de se méfier du retour de la bête. Pour être honnête et juste, il faut aussi reconnaître que c’est le seul pays à avoir vraiment réalisé une profonde dénazification, même si elle ne fut pas parfaite (les époux Klarsfeld l’ont bien montré). C’est aussi le seul pays du grand Reich à avoir construit un mémorial de l’Holocauste, composé de plus de 2000 stèles, en plein cœur de sa capitale. Ils semblent dire au monde : notre nation allemande, notre système politique a commis cela et nous assumons cette faute. Ça coupe définitivement l’herbe sous le pied à tous les négationnistes ! Si les coupables reconnaissent leur culpabilité, personne ne peut les innocenter. Cette reconnaissance de leur propre passé par les Allemands ne se retrouve pas dans des tas de pays comme l’Autriche, la Hongrie, la Croatie mais aussi la Belgique, la France ou les Etats-Unis où il subsiste une grande complaisance par rapport à l’idéologie fasciste. Il y en a beaucoup moins en Allemagne. Le danger fasciste, ce n’est plus là qu’il se trouve.

Propos recueillis par Manuel F. Picaud en 2010
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable
© Manuel F. Picaud / Auracan.com
Remerciements à Kathy Degreef et Marie-Thérèse Vieira
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