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jeudi 22 septembre 2011

La librairie BD Boulevard des Bulles ferme à Paris

S'il fallait une preuve de la fragilité du marché de la bande dessinée, l'annonce surprise de la fermeture définitive de la Librairie Boulevard des Bulles sonne comme un coup de tonnerre. Je l'avais relayée la semaine dernière sur Twitter. Alors qu'elle avait fêté ses dix ans en 2008, la librairie familiale s'était imposée comme l'un des cadres spécialisés les plus agréables et des plus complets pour les amateurs et collectionneurs de bande dessinée. Tentatives d'explications.


La famille Rasquain rime avec bande dessinée depuis trente ans à Paris. D’origine belge, elle s’établit en France persuadée que le marché de la BD ne peut que s’y développer. Se créèrent ainsi les premières boutiques dans le quartier latin. Puis les membres de la famille continuèrent leur chemin vers Lyon et même l’Afrique et les États-Unis. Jean-Louis Rasquain choisit de rester à Paris et décida de créer une nouvelle boutique en 1998. Ses deux fils Arnaud et Charles l’accompagnaient dans cette entreprise familiale. Le lieu était à quelques mètres de l’ancien magasin (passé sous l’enseigne Album) sur le boulevard Saint Germain à Paris 5e. Dans la boutique spacieuse, mais au loyer en conséquence, les albums étaient particulièrement bien mis en valeurs. Les propriétaires misaient aussi sur les objets de collection, les tirages spéciaux de luxe et des séances régulières de dédicaces où les auteurs comme les fans avaient plaisir à aller.

Fondée il y a 13 ans, la librairie s'est longtemps honorée d'être ouverte sept jours sur sept toute l'année. Pourtant, quelques fermetures soudaines en juillet, puis en août, puis les dimanches apparaissent avec le recul comme des signes annonciateurs du drame qui se profilait. L'entreprise de la famille d'origine belge, les Rasquain père et fils, souffrait de problèmes de trésorerie dans un marché en surproduction et très concurrentiel. Outre une offre très large, avec un stock impressionnant mais aussi très coûteux, la librairie est l'une des rares enseignes à avoir bénéficié du logo Tintin dont elle était une des enseignes agréées. La boutique proposait à la fois des albums, pas seulement des nouveautés mais aussi le fond, et des objets en 3D. Elle s'était aussi spécialisée dans la commercialisation de luxueux tirages de tête dont elle éditait ou coéditait certains comme les magnifiques diptyques de Murena. Autant d'initiatives à fortes marges... si le point mort est atteint. Or celui-ci était nécessairement élevé avec trois plein-temps et un loyer élevé dans un quartier huppé.

Que s'est-il vraiment passé ? Le communiqué sommaire publié sur le site de la librairie insiste sur une décision volontaire de fermeture définitive, laissant entendre qu'il ne s'agit pas d'un dépôt de bilan. Pourtant, même annoncée avec "tristesse", elle tombe bien comme un couperet ce jeudi 15 septembre, sans crier gare. Quelques indiscrétions semblent craindre que des diffuseurs porteraient de lourdes ardoises que le stock devrait pouvoir compenser. Habituellement ceux-ci sont les seuls gagnants de l'évolution du marché à la croissance de titres exponentielles quand le chiffre d'affaires global recule. Eux seuls sont payés pour la mise en place comme pour les retours des albums ... dès lors que libraires et éditeurs continuent de les payer. La dégradation de la trésorerie se serait produite ces derniers mois. "La librairie connaissait un équilibre extrêmement fragile depuis quelques mois", explique le fondateur dans son communiqué publié sur le site de la librairie. "Son activité n’était plus viable et il nous a semblé juste d’arrêter cette aventure à un moment où le fait de regarder en arrière ne sera pas trop douloureux."


Faut-il se satisfaire de cette explication ? Les trois animateurs de la librairie ne sont plus joignables ou ne répondent malheureusement pas aux sollicitations. Il est curieux que cette décision intervienne justement à la rentrée littéraire alors que la majeure partie du chiffre d'affaires du secteur se réalise justement entre septembre et novembre. Autrement dit, le premier semestre porté par trop peu de blockbusters aurait été fatal à la librairie incapable d'attendre de se renflouer. Mais il est probable qu'elle n'ait pas su adapter ses coûts assez tôt et ait misé sur une politique éditoriale de tirages spéciaux trop risquée. Il est possible aussi que Jean-Louis Rasquain ait voulu prendre sa retraite et que ses deux fils ne se soient pas mis d'accord sur la reprise dans ce contexte.

Au final, le paysage des librairies indépendantes perd un acteur majeur. Que ce soit pour des raisons de trésorerie, de gestion ou de succession, les trois enjeux majeurs de l'économie française, cette disparition risque de connaître d'autres cas. Le marché global de la bande dessinée n'en sortira pas grandi. Il est temps que les acteurs deviennent raisonnables et s'adaptent davantage aux réalités de la demande. Sinon, c'est toute la profession qui va dans le mur...
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Photo de Didier Conrad ainsi que Jean-Louis Rasquain et fils devant la librairie © Manuel F. Picaud – Auracan.com

Extrait du portfolio © Al Séverin – Boulevard des Bulles
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