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dimanche 30 octobre 2011

Album BD : Triangle rose de Milorad Vicanovic-Maza et Michel Dufranne

Le signe de l’infamie

Chaque nouvel ouvrage de bande dessinée sur la Seconde Guerre mondiale apporte son lot de nouveautés et d’angles inédits. Si la Shoah a été traitée, de Maus d’Art Spiegelman (Flammarion) à Airborne 44 de Philippe Jarbinet (Casterman), Auschwitz de Pascal Crocci (Emmanuel Proust) ou l’Envolée sauvage de Laurent Galandon et Arno Monin (Bamboo, collection Grand Angle), si l’horreur des camps de travail a été le sujet de KZ Dora de Robin Walter (Des Ronds dans l’O), curieusement, l’oppression des homosexuels, qui aurait concerné 75.000 personnes de 1933 à 1945 d’après le Mémorial de la déportation homosexuelle, est restée un tabou en bande dessinée. Au théâtre, au cinéma et à la télévision, deux titres ont porté ce drame sur scène, au grand écran en 1995 (Bent), et au petit écran en 2004 (Un Amour à taire). Emblème adopté par la communauté LGBT, le triangle rose est, comme l’étoile jaune, le résumé symbolique de toute une politique discriminatoire et criminelle à l’égard de minorités. Le Belge Michel Dufranne tente d’exercer son devoir de mémoire en compagnie du Serbe Milorad Vicanovic-Maza.

Un peu comme dans le roman graphique En Italie, il n’y a que de vrais hommes, de Luca de Santis et Sara Colaone (Dargaud) abordant le versant fasciste de cette persécution homosexuelle, le récit prend la forme d’un entretien avec un survivant. Un groupe d’ados doit réaliser un devoir sur la Seconde Guerre mondiale pour l’école, et l’un d’eux suggère de rencontrer son arrière-grand-père, rescapé des camps d’extermination. Or, ce vieil homme, que l’on dit acariâtre, était un « triangle rose », un homosexuel, victime de la barbarie nazie. A l’époque, un homosexuel était considéré comme un déviant sexuel ou un malade mental. Pour le vieil homme, cette rencontre est l’occasion de se plonger dans ses souvenirs refoulés et jamais exprimés.

Exception faite de certains traitements caricaturaux – lors de la présentation de sa bande de copains homos -, on suit son parcours, de l’insouciance de la jeunesse dans les années 30 jusqu’au retour à la vie civile au sortir de la guerre en passant par l’ignominie de la vie des camps. L’album traite aussi de la différence de perception des homosexuels hommes-femmes – les uns n’étaient considérés que comme déchets de l’humanité là où les autres étaient « récupérables », puisqu’utilisables comme reproductrices… Côté graphisme, le dessinateur réaliste classique oppose l’insouciance en couleurs des ados à la bichromie des souvenirs de l’horreur du vieil homme, bichromie qui s’assombrit avec l’horreur subie sans tomber dans le spectacle scabreux.

Au-delà de ces questions fortes de sens, d’autres pointent ici et là. Tel l’usage du Net et de Wikipédia comme source d’informations, en opposition aux paroles et aux souvenirs d’hommes ayant vécu les événements dans leur corps, dans leur esprit, au plus profond de leur âme. Si le lecteur suit la pensée du témoin, les enfants n’auront pas droit au témoignage. Comme si, même de longues décennies plus tard, le grand-père ne pouvait toujours pas parler. Comme si les nazis avaient réussi à humilier de telle sorte les homos qu'ils en avaient perdu leur dignité d’exprimer leur révolte intérieure et conservé uniquement leur culpabilité d'avoir survécu on ne sait comment. D’ailleurs, il est important de rappeler que les lois contre l'homosexualité ont perduré des dizaines d'années après la fin de la guerre. Le « Paragraphe 175 », qui permettra la condamnation des homosexuels, ne sera abolie en Allemagne qu’en… 1992 ! La France, qui a abrogé sa loi vichyste en 1982, n’a pas plus à se vanter de son acceptation de la différence : preuve que les mentalités progressent doucement, lors d’une cérémonie en 1998 en mémoire des victimes de la barbarie nazie, les homosexuels se feront éjectés violemment. Comme s’il y avait plusieurs degrés à l’oppression.

Enfin, quelques mots qui remettent en perspective cet album : le dernier « Triangle rose » survivant connu, Rudolf Brazda, est décédé le 3 août 2011. Par ailleurs, Pierre Seel, décédé en 2005, est le seul Français à avoir obtenu le titre de déporté suite à la répression de l’homosexualité dans l’Alsace annexée. Ce catholique taira longtemps son histoire, se décidant à parler après avoir entendu les propos homophobes de l’évêque de Strasbourg. Il fallait transmettre aux générations suivantes. Parce qu’oublier c’est nier, parce que se souvenir c’est respecter.

© Mickaël du Gouret et Manuel F. Picaud

Triangle rose de Milorad Vicanovic-Maza, Michel Dufranne, éditions Soleil

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Triangle rose – récit complet – de Michel Dufranne (scénario), Milorad Vicanovic-Maza mazastrip.blogspot.com (dessin et couleurs) et Christian Lerolle (couleurs) – Quadrants www.quadrants.eu - 28 septembre 2011 - 17,00 €
extrait encrage de la page 76
© Michel Dufranne et Milorad Vicanovic-Maza / Quadrants
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