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mercredi 25 janvier 2012

Auteur BD : Enrico Marini, l’esthète des sagas historiques

 « J’ai toujours aimé les péplums ! »  



Derrière son look d’éternel adolescent,  joli t-shirt et sweet-shirt à capuche, jeans et baskets de marque, Enrico Marini est aussi un redoutable perfectionniste. Grâce à cela et un indéniable talent, il est devenu, à seulement 42 ans, l’une des valeurs les plus sures de la bande dessinée contemporaine et populaire. Non seulement comme dessinateur de la série Le Scorpion écrite par Stephen Desberg, mais aussi comme auteur complet avec sa nouvelle série Les Aigles de Rome. Lors d’une récente rencontre à Paris, il explique la genèse de cette série.

Le scénario des Aigles de Rome est en préparation depuis plus de cinq années. La série croise des genres aussi différents que l’espionnage et ses trahisons, le péplum, l’histoire sentimentale et la saga historique. Pendant qu’il dessinait Le Scorpion, Enrico Marini réfléchissait déjà à sa propre histoire. « Je me suis toujours intéressé à l’Antiquité » explique-t-il. « Là où j’habite [dans les environs de Bâle, ndlr], existe un site archéologique romain qui organise une fois par an une grande fête avec de nombreuses reconstitutions qui m’ont donné envie. Et j’ai toujours aimé les péplums. La sortie du film Gladiator a été le déclic. » Il lui semblait possible de faire quelque chose de neuf en bande dessinée d’autant qu’il a toujours tenu à intervenir sur le scénario, « à mettre son grain de sel sur la psychologie des personnages », dans ses albums précédents.

Enrico Marini lors du vernissage en novembre 2011 de son exposition-vente
à la Galerie 9e Art à Paris  © Manuel F. Picaud / Auracan.com
Dessin inédit thème Aigles de Rome 
© Enrico Marini / Dargaud
Avant de présenter son projet à Dargaud, le jeune auteur polyglotte (allemand, italien, anglais et français) a écrit, quasiment sans aucune illustration, les deux premiers albums en allemand, qu’il a traduits lui-même en français. « Je voulais savoir si le scénario en lui-même tenait la route ou s’il fallait recourir à un autre scénariste » se confie-t-il. « Et finalement, ils ont été plutôt emballés. » Depuis, il écrit le scénario directement en français. Avec un regard autocritique marqué, il tient à dire : « Je suis encore en phase d’apprentissage. Quand je regarde mon travail, je ne vois que les erreurs. Et avant de le rendre, j’effectue des corrections jusqu’à la dernière minute. »

Dessin inédit thème Aigles de Rome 
© Enrico Marini / Dargaud
Enrico Marini exprime aussi son envie de se démarquer de la bande dessinée classique à la manière d’Alix de Jacques Martin, une œuvre qu’il connaît bien, au moins à ses débuts. Mais cela ne correspond pas à sa personnalité. Influencé par le ton moderne de la série Rome, il préfère un langage contemporain, plus vivant, même s’il a élevé le niveau par rapport aux deux premiers tomes. Il cherche aussi à rendre ses personnages moins stéréotypés. L’objectif est de parler aux lecteurs d’aujourd’hui. Et même si le récit est ancré dans un contexte historique, il est avant tout une histoire intemporelle sur la rivalité de deux amis, Marcus et Arminius que tout oppose finalement.

Dessin inédit thème Aigles de Rome 
© Enrico Marini / Dargaud
On peut aussi voir un parallèle avec l’histoire de ces 50 dernières années. Cette série s’appuie en effet en particulier sur une personnalité réelle, Arminius, sorte de Vercingétorix allemand. Formé par les Romains, il se retournera contre eux et leur infligera des dégâts considérables. « Il avait l’air de quelqu’un d’intelligent et rusé mais, on le verra plus tard, aussi assoiffé de pouvoir » précise Enrico Marini. « Il est une sorte de Ben Laden de l’Empire romain. Il a utilisé tout ce qu’il a appris chez les Romains pour les combattre. Ce qui va se passer dans la suite correspond un peu au Vietnam américain. Et finalement les Romains vont se reculer de Germanie. Ce personnage aura réussi à chasser l’occupant. » Ce récit est donc une manière d’illustrer le fameux conflit des civilisations. « Les conflits ont existé à toutes les époques » relativise Enrico Marini.

Photo de l'exposition-vente Les Aigles de Rome
à la Galerie 9e Art à Paris  © Manuel F. Picaud / Auracan.com
crayonné Aigles de Rome
© Enrico Marini / Dargaud
De son sujet, Enrico Marini parle avec passion. Il a accumulé des centaines d’ouvrages qu’il a lus et suit les découvertes archéologiques en essayant d’obtenir des points de vue non unilatéraux. « J’ai parfois des difficultés à trouver de la documentation » admet-il, « notamment sur les Germains, mais c’est un défi. Ça aurait été plus facile de traiter des Gaulois, mais cela a déjà été souvent fait. Quand j’invente, je cherche la cohérence avec l’époque. » Du coup, sa fiction reste documentée et crédible, quand il s’agit de combler des vides historiques. « Beaucoup de personnages ont existé » commente-t-il. « J’essaye aussi d’être cohérent en terme de dates » Le personnage de Marcus a été inventé pour améliorer la narration et éviter un héros à la manière de Braveheart ou Robin Hood. « Marcus est à la fois un témoin et une victime. Le lecteur va pouvoir s’identifier à l’un ou l’autre. Finalement je suis davantage intéressé par l’évolution de leur relation que sur la bataille de Teutobourg », sujet des prochains épisodes.

Dessin inédit thème Aigles de Rome © Enrico Marini / Dargaud


Couverture originale T.3 Aigles de Rome 
© Enrico Marini / Dargaud
Après deux albums à Rome, le T.3, tiré à 75.000 exemplaires, entraîne les protagonistes en Germanie. Le soleil laisse place à la grisaille. « Je voulais des couleurs plus crues, plus froides, plus grises, pour rajouter une atmosphère inconfortable pour les Romains » décrypte Marini. Il prend deux à trois mois pour réaliser ces couleurs à l’aquarelle avec des encres acryliques et quelques finitions à l’ordinateur. Le dessin progresse dans un angle plus réaliste que Le Scorpion que le dessinateur compare à une pièce plus baroque de cape et d’épée. Le nouvel épisode n’exclut pas des scènes de sexualité, « partie intégrante du genre romanesque » selon l’auteur, mais, en souriant « quand même beaucoup moins que dans Empire USA, saison 2. » Côté technique graphique, Enrico Marini défend un modèle très classique dans lequel il est totalement à l’aise. Il construit son story-board sur un petit carnet, case par case, comme au cinéma. Il le découpe ensuite sur la page. Et il commence l’original un peu plus grand que le format A3, au crayon, puis à l’encre de chine et au pinceau.

Photo de l'exposition-vente Les Aigles de Rome
à la Galerie 9e Art à Paris  © Manuel F. Picaud / Auracan.com
Aquarelle thème Aigles de Rome 
© Enrico Marini / Dargaud
A ce stade, Enrico Marini peut dresser un premier bilan de son écriture. S’il apprécie sa grande liberté, il se concentre sur l’histoire sans tenir compte des visuels, recherche les cohérences, ne se préoccupe pas de la difficulté de dessiner une scène. « Je n’essaye pas toujours de me faire plaisir car je privilégie la narration et les conflits des personnages, plutôt que l’esthétisme des dessins. » Il avoue manquer d’une absence de dialogue avec un partenaire. « Il me faut résoudre cela seul. J’évite de demander l’avis d’un autre scénariste comme Desberg, Yann ou Smolderen, ou de quelqu’un d’autre, parce que je veux me prouver ce dont je suis vraiment capable tout seul et je ne veux pas perdre le contrôle de mon histoire. Cela dit, je continuerai pour cette raison à dessiner les scénarios d’autres personnes. »

Planche 29 - T.3 Aigles de Rome 
© Enrico Marini / Dargaud
La série est prévue en cinq ou six épisodes à raison d’un album tous les deux ans, en alternance avec Le Scorpion. « S’il reste des survivants à la fin, il y a peut-être moyen de continuer ! » sourit Enrico Marini qui aimerait aussi traiter d’autres époques. « Je n’exclue pas de reprendre Gipsy, personnage que j’apprécie ». A la rigueur de l’anticipation ou du contemporain, mais pas de science-fiction. Mais Enrico Marini se tournerait davantage vers le passé, les années 70, 50 ou 40, voire un western. Il réfléchit déjà à un nouveau défi, un polar au début des années 40. « J’aime bien changer d’époque lors de chaque projet. »

Pour l’heure, l’alternance Le Scorpion et Les Aigles de Rome se poursuit. Les lecteurs sont de plus en plus nombreux à s’y rallier. Un choix qui tient à un ensemble d’ingrédients efficaces tant sur le plan graphique que scénaristique. Ce sont déjà des classiques !
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Photos © Manuel F. Picaud / Auracan.com
Propos recueillis par Manuel F. Picaud en novembre et décembre 2011
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© Manuel F. Picaud / Auracan.com - bd75011.blogspot.com
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