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vendredi 3 février 2012

Entretien avec Christophe Bec

 « Je devrais atteindre cette année le million d’albums vendus,
toutes éditions confondues. »


Christophe Bec
© Nicolas Sénégas
Avec franchise et sans détour, Christophe Bec nous présente son actualité et évoque un métier pas si facile que cela : auteur de bande dessinée. Infos, précisions et confidences…

Prométhée est une série étonnante, novatrice, et fort ambitieuse. Pouvez-vous nous en présenter la genèse, le concept et détailler vos envies d'auteur ?
« Ambitieuse » par rapport à ma bibliographie, oui ! « Novatrice » ? je ne pense pas… en tout cas, je n’ai pas cette prétention-là. Je me suis peut-être simplement mis un peu plus en danger que sur d’autres séries ?... Le concept est simple, tous les jours à 13:13, un événement soit mystérieux et totalement inexplicable ou dévastateur, souvent planétaire… se produit ! L’humanité y est confrontée et tente de trouver une explication à ces phénomènes qui l’accablent… Dès le départ mon envie était d’aller vers une série feuilletonesque, le concept s’y prêtait. Sans connaître le nombre de tomes exact, j’avais prévu un plan B en trois volumes en cas d’échec commercial total. Aujourd’hui, les ventes sont plutôt bonnes et surtout augmentent à chaque nouvel album, donc j’ai le champ libre pour développer l’histoire aussi loin que je le souhaite. Une liberté acquise grâce à la confiance des lecteurs. J’espère ne pas la trahir.

Prométhée T6, extrait de la planche 41
© Christophe Bec - Stephano Raffaele / Soleil
Prométhée T6, projet de couverture
© Christophe Bec
Stephano Raffaele / Soleil
Combien de volumes avez-vous prévu ?
Il y a quelques temps, j’avais déclaré avoir envie d’aller jusqu’à 13 tomes, en rapport aux événements de 13 heures 13… mais ce n’était qu’un effet d’annonce. J’ai aujourd’hui établi la trame complète de la série, et sans bouleversement radical, elle devrait se conclure au tome 11 ! dont le titre sera Providence. Cela n’augure pas forcément d’une fin heureuse, mais je n’en dirai rien… J’ai stoppé le dessin aux 2/3 du tome 3 car je savais alors que je n’aurai pas la force – le dessin me pesant beaucoup – d’aller au bout d’une longue série. Le plan B m’aurait presque arrangé finalement quelque part… Mais j’avais cet espoir de lancer la série sur de bons rails et de la confier ensuite à un repreneur. J’ai cru le trouver en la personne d’Alessandro Bocci, qui a fait du très bon travail, mais un désaccord m’a contraint à lui trouver un successeur. J’ai désormais confié la destinée de Prométhée à mon fidèle et talentueux collaborateur, Stefano Raffaele. Si tout va bien, il mènera seul le bateau jusqu’à terme. Je me réserverai peut-être la dernière planche du dernier tome, en guise de clin d’œil et pour refermer la boucle. Quant à la genèse, difficile à dire, cette idée s’est construite peu à peu et la nécessité de la coucher sur le papier également. La série a véritablement démarrée suite aux difficultés des Humanoïdes Associés, chez qui j’avais toutes mes séries. Je n’étais plus payé depuis 6 mois et la nécessité se faisait sentir de vitre trouver une solution viable. Je suis allé voir Mourad Boudjellal à Toulon (mon tout premier éditeur) et il m’a aussitôt fait une avance importante pour me sortir de cette situation délicate. Je lui ai parlé de Prométhée et l’idée l’a enthousiasmé, ainsi que Jean Wacquet avec qui je travaille étroitement sur la série aujourd’hui encore.
Prométhée T6, planche 7
© Christophe Bec
Stephano Raffaele / Soleil


Certaines de vos séries, telle Sarah, sont les victimes de choix éditoriaux difficiles, changeant d'éditeur en cours de création…
Je ne sais pas si je suis la victime sur cette affaire d’un changement global des choses ?... Je dirais plutôt que mon cas était particulier et que j’ai subi une sorte de règlement de compte personnel, sans que j’en connaisse les raisons exactes. Je ne m’étendrai pas sur le sujet car je n’ai pas les tenants réels de l’histoire… Les éditions Dupuis ont décidé de ne pas publier 4 de mes albums que j’avais pourtant entièrement écrits et qui m’avaient été payés. Je me suis battu sur Sarah car c’est la série qui me tenait le plus à cœur. Elle a récemment été rachetée par les Humanoïdes Associés et les éditions Dupuis y ont mis visiblement de la bonne volonté, donc tout est bien qui finit bien. Après, la réalité est que la situation se durcit pour les auteurs.

Que se passe-t-il dans le monde de l'édition BD ?
On en connaît tous les causes : la surproduction, la baisse des ventes moyennes, la difficulté à imposer un tome 1 dans cette masse, la visibilité réduite des titres et le temps d’exposition sur les étals des nouveautés de plus en plus court… Les éditeurs abusent un peu il me semble de cet état de fait en tentant du coup de réduire les avances faites aux auteurs. Certains dessinateurs ou scénaristes acceptent des prix indécents, donc cela a tendance à tout tirer vers le bas. Je n’aimerais franchement pas démarrer ma carrière actuellement ! Mon attitude pour ma part est d’essayer de continuer à faire ce que j’aime, c'est-à-dire de la BD plutôt distrayante, dense, tout en essayant de ne pas être trop idiote, et parfois d’aller vers des récits plus intimistes, plus personnels, comme Royal Aubrac par exemple. Le problème dans ce cas-là est que je me coupe évidemment d’une majeure partie de mon public, mais ce n’est pas très important, j’estime que ces livres sont nécessaires. Une des contreparties également est qu’ils n’ont pas l’écho critique qu’ils mériteraient sans doute… en tout cas pour l’instant. Peut-être ne sont-ils tout simplement pas à la hauteur ; ou souffrent-ils de mon image d’auteur de récits d’aventure ? Je n’ai pas la réponse.

Royal Aubrac T2, extrait de la planche 2
© Christophe Bec - Nicolas Sure / Soleil
De la même façon, vous avez transféré plusieurs de vos séries des Humanos à la maison Soleil. Pouvez-vous revenir sur ces décisions et les conditions qui les ont accompagnées ?
J’ai déjà évoqué les difficultés qu’ont dû traverser les Humanos. Ça a été une période très difficile à vivre, car les Humanos étaient une maison d’édition dans laquelle j’avais beaucoup de plaisir à travailler, j’y ai connu mon premier gros succès avec Sanctuaire et c’est Philippe Hauri, alors directeur de collection, qui m’a le premier fait confiance sur un scénario : Carême. J’avais engagé pas mal de choses avec eux, et je devais penser à mes séries et surtout à mes dessinateurs, qui avaient besoin d’être rémunérés. La solution a été d’essayer de trouver un repreneur pour ces projets. Là aussi, Mourad Boudjellal m’a sorti une grosse épine du pied, il a permis par exemple qu’une série comme Pandémonium, très importante pour moi, arrive à terme. Aujourd’hui, je retravaille avec les Humanos sur Carthago et j’en suis ravi. Certes, ce n’est plus l’euphorie du début des années 2000, mais il me paraissait naturel de continuer à travailler avec ceux qui m’avaient fait confiance à une époque.


Bunker T5, extrait de la planche 5
© Christophe Bec - Stéphane Betbeder - Nicola Genzianella / Dupuis
Pouvons-nous aborder votre programme éditorial de l'année 2012 ?
Tout d’abord, il y aura le tome 6 de Prométhée intitulé L’Arche, dessiné entièrement par Stefano Raffaele, et qui représente un vrai coup de booster au niveau de l’avancée de l’histoire. Stefano Raffaele avec qui j’ai déjà travaillé sur les séries Sarah et Pandémonium… J’ai trouvé en lui une sorte d’alter-égo, un dessinateur pour qui je continuerai toujours à écrire tant qu’il le souhaitera. Il y aura la conclusion de la série Bunker, toujours co-écrite par Stéphane Betbeder et dessinée de façon virtuose par Nicola Genzianella, et pour le coup chez Dupuis, un gros album de 62 pages ! Et le tome 3 de Ténèbres, une petite récréation pour moi, de l’heroïc-fantasy, genre que je voulais pourtant bannir de ma production.

Pourquoi ?
Ténèbres T3, extrait de la planche 21
© Christophe Bec - Iko / Soleil
Le marché a été saturé à une époque. Il y a malgré tout quelques très bonnes séries, voire des chefs-d'œuvre dans le genre. Mon tout premier album (Dragan. Les Geôles d'Ayade, scénario Corbeyran, éd. Soleil - ndlr) relevait de l'heroïc-fantasy et je ne m'y étais pas senti très à l'aise. J'y suis revenu finalement car adolescent j'adorais ça, via les jeux de rôle notamment.

Revenons à Ténèbres...
Cette série, magnifiquement mise en image par Iko, n’a pas encore trouvé autant de public qu’on pourrait l’espérer, peut-être cela viendra-t-il avec cet album extrêmement spectaculaire.

Quelle est la suite de votre riche programme ?
Il y aura également le tome 1 d’une nouvelle série sur la mode, co-écrite avec Stéphane Betbeder et dessinée par Pasquale Del Vecchio, le titre n’est pas encore trouvé… Peut-être Royal Aubrac T2, un diptyque dans l’écriture duquel je me suis investi à 300% et qui est probablement ce que j’ai écrit de mieux, mais qui est malheureusement passé un peu inaperçu pour l’instant. Je prépare aussi un one-shot avec Patrick Dumas, racontant l’épisode du crash de Henri Guillaumet (grand ami de Saint-Exupéry) et son calvaire dans les Andes. D’autres choses encore, mais plutôt sur 2013, comme le tome 3 de Carthago dessiné par Milan Jovanovic (qui reprend le dessin après Éric Henninot) ou une adaptation du Monde perdu de Conan Doyle. Et peut-être le passage à la réalisation, avec un court-métrage qui est en préparation…

Au-dessus de l'enfer, extrait de la planche 9
© Christophe Bec - Patrick Dumas / Soleil
Quels besoins avez-vous de raconter des histoires en images ? Savez-vous d'où vous vient cette envie de dramaturge ?
Je ne sais pas. C’est vrai que c’est un besoin fort. Je n’ai pas analysé la chose, ni cherché à l’analyser. Je crois que je ne préfère pas… Il y a sans doute le fait que j’ai une nature assez hyper-sensible, un rejet aussi d’une certaine réalité, un idéalisme d’un temps révolu, un côté utopiste doublé d’un pessimisme latent, une propension à m’enthousiasmer sur tout ce qui reste encore mystérieux, ou qui devrait le rester. Sans doute une peur viscérale de l’inconnu. Une peur et à la fois une attirance… Sans doute à une époque, et toujours un peu encore, une difficulté à communiquer avec les autres, à livrer des sentiments… C’est un cliché, mais peut-être que j’exorcise tout cela au travers de mes BD ?...

Royal Aubrac T2, extrait de la planche 8
© Christophe Bec - Nicolas Sure / Soleil
Vous avez récemment annoncé sur un célèbre réseau social avoir atteint un impressionnant chiffre de vente. Quel est-il, et quelle fierté ou commentaires, en tirez-vous aujourd'hui ?
Oui, si tout va bien, je devrais atteindre cette année le million d’albums vendus, toutes éditions confondues. Tout cela est à relativiser, car je vais aussi fêter mes 20 ans de carrière. Et ce chiffre global a été réalisé avec une petite cinquantaine d’albums. Quand on fait les divisions, ce n’est pas si énorme que cela, et totalement ridicule face à un Van Hamme ou aux 360 millions d’Astérix vendus. À côté des ces mastodontes du marché, je suis un misérable puceron ! (rires) Le commentaire que cela m’inspire est que je me suis fait sans la presse BD, je compte sur les doigts d’une seule main (et encore amputée de deux appendices) le nombre d’articles qui m’ont été consacrés dans la presse spécialisée. Même à l’époque de Sanctuaire, je n’ai eu droit à aucun papier ni aucune colonne. En proportion, je dois être l’auteur qui vend le plus par rapport à sa couverture médiatique. Peut-être ai-je toujours eu de mauvaises attachées de presse, je ne sais pas… A contrario, des sites Internet m’ont vraiment soutenu, ma pseudo notoriété s’est peut-être faite par ce biais-là, par Internet, et bien évidemment les lecteurs, le bouche à oreille, et des éditeurs qui ont tout de même misé sur certaines de mes séries. Je n’ai pas non plus de reconnaissance professionnelle, je n’ai obtenu aucun prix majeur (voire aucun prix tout court), et ma seule consolation sont les chiffres de ventes ou certains retours de lecteurs. Je m’explique mal cette dichotomie, mais c’est comme ça, et je fais avec. Ça changera peut-être un jour… ? Il faut peut-être pour cela faire une œuvre majeure, ce que je n’ai pas encore réussi à faire.

Propos recueillis par Brieg F. Haslé le 2 février 2012
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© Brieg F. Haslé / Auracan.com
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