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mercredi 12 décembre 2012

Album BD : Un Printemps à Tchernobyl d’Emmanuel Lepage

La vie qui irradie

« Ce n’est plus votre mari qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif. Il n’était plus qu’une énorme plaie… Je lui ai soulevé le bras et l’os a bougé car sa chair s’était détachée… » Ces mots sont ceux que rapportent Svetlana Alexievitch, journaliste biélorusse, dans La supplication, Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse, un recueil de témoignages des victimes de la catastrophe. Ces mots ont la violence incommensurable de la réalité.

Voilà ce que lit Emmanuel Lepage en 2008, 22 ans après le drame, dans un train qui l’emmène à Tchernobyl. Il s’y rend avec Gildas Chasseboeuf, lui aussi dessinateur, pour un reportage militant pour l’association Les dessin’acteurs de bandes destinées. L’album relate ce voyage en terre irradiée.

Il lui aura d’abord fallu convaincre sa famille de la pertinence de ce voyage, se convaincre que sa main qui l’empêche de dessiner depuis quelques mois répondra présente, assumer la peur de la radioactivité avec ses phantasmes et sa sourde réalité ainsi qu’un long voyage en train. Et puis le 30 avril 2008, à la page 58 de l’album, voilà Emmanuel et Gildas à quelques mètres de la centrale. Face à un sarcophage. Le compteur Geiger crépite, leur temps de présence est compté, Emmanuel n’aura que le temps d’esquisser son dessin du monstre. Ils se réfugient dans le minibus qui les a amenés et les voilà repartis...

Comme dans son précédent opus, Voyage aux Îles de la désolation, le dessin d’Emmanuel Lepage se révèle d’une puissance enivrante. Les doubles pages, qu’il essaime avec parcimonie au long de l’album sont toutes à couper le souffle. Mais une série de dessins grandioses ne font pas un album de bandes-dessinées. Un printemps à Tchernobyl recèle bien plus. Le scénario construit en deux parties nous raconte une plongée aux enfers puis une résurrection. Car la vie a repris malgré tout dans la zone irradiée. Emmanuel Lepage nous raconte ces vies d’Ukrainiens qui se sont adaptés à leur nouvel environnement, comme on pourrait le dire de toutes les espèces vivantes alentours. L’ancienne centrale et la zone interdite attirent plutôt qu’elles ne repoussent. Le pillage de la ville de Pripiat, ville modèle en son temps où logeaient les employés de la centrale, est une activité économique à part entière. Pour les plus jeunes, pénétrer la zone semble devenu un rite initiatique, un passage à l’âge adulte. « Viens avec moi goûter la radiation. Juste cinq minutes ! Viens sentir la langue coller à ton palais ! », fanfaronne un habitué de la zone interdite. L’auteur donne à lire cette mythologie qui s’est créé autour du monstre au moyen de scènes conviviales où se succèdent avec bonheur les portraits. Des scènes d’un dynamisme étonnant.

C’est beau, c’est fort. On y plonge et on en ressort avec un regard différent. De l’art en somme.

© Antoine Hudin

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Un Printemps à Tchernobyl – récit complet de 176 pages – d’Emmanuel Lepage – Futuropolis – 4 octobre 2012 - 24,50€

Une fois n'est pas coutume, il s'agit de la publication de la seconde chronique sur cet album que nous avons tous adoré à la rédaction ; ce n'est pas un hasard s'il est arrivé second à la finale du Grand Prix de la Critique 2013 de l'ACBD (ndlr).

A noter qu’un carnet de voyage signé Gildas Chasseboeuf et Emmanuel Lepage, intitulé Les fleurs de Tchernobyl, initialement publié par l’association « Les dessin’acteurs de bandes destinées » paraît de nouveau à La boîte à bulles, en une version revue et enrichie.

  
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