Rechercher dans ce blog

Fil d'actualité Twitter

vendredi 17 décembre 2010

Humeur : le scandale des dédicaces BD aux enchères

Régulièrement, les auteurs de BD alertent le public et la profession sur des pratiques bien peu déontologiques : la vente de leurs dédicaces sur Internet notamment sur le célèbre site d'enchères qui n'a plus besoin de publicité. Alexe et Philippe Xavier ou encore Jérémy viennent d'en faire encore l'amère expérience et s'en émeuvent sur leurs blogs : www.studiokameleon.com et xaveland.blogspot ou jeremy-bd.blogspot.com. Explications.

En France, en Belgique et en Suisse, le phénomène des dédicaces d'album n'a cessé de prendre de l'ampleur. Pour faire connaître un album et / ou un auteur, les éditeurs proposent à leurs dessinateurs, parfois à leurs scénaristes de venir au contact du public. Dans des festivals BD ou salons du livre (plus de 350 en 2010) et bien sûr dans les librairies spécialisées ou les chaines Fnac ou Virgin. Visibilité et ventes accrues sont les bénéfices directes pour la nouveauté. Sortie de son atelier, rencontre avec le public et des confrères, petites vacances qui dépaysent, pour les auteurs. Cadeau unique et personnalisé pour les lecteurs. Dans un monde idéal...

Car la pratique est devenue très différente. Si certains festivals et éditeurs soignent leurs auteurs, ce n'est pas toujours le cas. Se retrouver dans des formule 1 loin du centre d'Angoulême n'a rien d'honorifique ni d'une villégiature. Enchainer les dédicaces sur toute une journée cornaqué par son éditeur, son responsable de salon n'est pas davantage une sinécure. Être abandonné par le responsable du rayon à 18h00 dans une fnac et passer sa soirée seul loin de sa famille n'est pas très convivial non plus. Mais ces exemples s'ils existent sont compensés par de vraies rencontres professionnelles et amicales, des soirées mémorables où les auteurs reconstruisent le neuvième art ou tout simplement passent de bons moments.

Pourtant certains auteurs hésitent de plus en plus à dédicacer. Car le système est souvent dévoyé. A priori, l'idée est de rencontrer un nouveau public et discuter avec des lecteurs. Mais comment discuter sereinement avec son lecteur quand vous avez 20 personnes qui s'impatientent debout pendant que vous êtes assis à tenter d'immortaliser la rencontre par un dessin sur mesure ? Pour certains, cela devient un stress. Pour les routards, cela se gère, heureusement. Mais que dire à ceux qu'on voit partout, qui viennent en bande, trustent toutes les premières places et n'ont souvent pas grand chose à commenter ? Cela peut encore passer si cela témoigne d'une réelle passion. Mais comment accepter que l'auteur qui passe une journée, voire un week-end en promotion, sans être payé autrement que par son logement, ses repas et son dédommagement de transport, retrouve la dédicace qu'il a faite quelques heures après sur Internet en vente... Autrement dit des petits malins trouvent ainsi l'occasion de se faire rémunérer leur déplacement, leur attente et éventuellement leur chance (un tirage au sort). Et voilà comment le don - par définition gratuit et exclusif - se transforme en source d'enrichissement pour le bénéficiaire.

Ces chasseurs de dédicaces se justifient en estimant que le cadeau leur appartient et qu'ils ont droit d'en faire ce qu'on veut. Ils expliquent qu'ils permettent à des personnes qui ne peuvent pas se déplacer d'obtenir une dédicace d'un auteur coté. Autrement dit dans un monde libéral, ils auraient une utilité sociale qu'ils se font d'ailleurs chèrement rémunérer. Ainsi quatre dédicaces réalisées à un certain Philippe au Magasin Virgin des Champs Élysées se sont ainsi vendues à plus de 800 €. La dédicace spéciale Jean Dufaux de Murena T.8 de Philippe Delaby s'est envolée ainsi à 437,80 €, celle de Djinn T.10 par Ana Mirallès à 216, €, celle de Barracuda T.1 par Jérémy à 177 € et celle de Nomade T.1 de Philippe Xavier à 63 €. Ce jour-là le magasin n'a distribué que 5 tickets pour les 4 albums et ce vendeur professionnel (plus de 600 transactions au compteur) en a gagné un au dépens d'une centaine de fans déçus. Rassurez vous de tels montants sont rares mais mettent en lumière une pratique peu glorieuse. La dédicace en couleurs de Lancelot par Alexe à Rudy - autre spécialiste du genre - mise en vente à 59 € puis 49 € n'a par exemple pas trouvé preneur et a été retirée après l'émoi de la dessinatrice.

En ont-ils simplement le droit ? Pas vraiment. Une dédicace est certes un don mais ne transfert pas la propriété de droit d'auteur. Cela reste une œuvre artistique protégée qui ne peut se vendre sans le consentement de l'auteur. C'est aussi un clin d'œil spécial entre un auteur et un lecteur désigné. Cela s'apparente donc à une correspondance privée, soumise au secret, qui d'ailleurs justifie qu'on demande l'autorisation de la publier sur Internet par exemple. Si la jurisprudence ne s'est pas encore prononcée sur la pratique commerciale des dédicaces, il semblerait que le groupe Média Participations (Le Lombard, Dargaud...) qui édite les albums précités de Jean Dufaux étudie la parade judiciaire. Une suggestion serait déjà la mention manuscrite ou tamponnée : "ne peut être commercialisé - strictement confidentiel".

D'autres solutions existent mais comportent des inconvénients majeurs et font donc débat. La première serait l'adoption du système américain consistant à organiser de simples séances de signatures potentiellement gratuites. Un dessin standard peut être obtenu moyennant un forfait et un dessin plus spécifique se négocie au cas par cas. Certains crient à l'élitisme de la formule. D'autres dénoncent le mercantilisme et craignent que la tendance à la revente ne soit qu'accentué. A noter que les festivals de comics pratique déjà ce type de dédicaces en Europe et un marchand en région parisienne s'est aussi spécialisé dans la vente d'albums dédicacés anonymement. L'auteur est rémunéré une misère et le vendeur encaisse la valeur ajoutée. La seconde consisterait à créer des listes noires des revendeurs sur ebay ou autres sites d'enchères et à décourager les acheteurs de participer à du recel d'albums détournés de leur usage personnel initial. Là encore, la liste partiellement connue par les spécialistes devrait être réactualisée régulièrement et par ailleurs se pose le problème lié à la vente légitime d'albums anciens ou d'auteurs disparus. Cette option sous-entend la prohibition dans certaines conditions des ventes d'albums dédicacés, ce qui n'est ni simple à faire respecter, ni toujours facile à faire comprendre à un amateur isolé ou trop occupé pour fréquenter les salons ou les librairies. Mais il leur reste toujours la possibilité d'acheter un original, non ?

Une chose est certaine. La pratique de la revente reste heureusement marginale, même si elle a cru ces dernières années grâce au web. Mais ne pas réagir pourrait lui profiter. Et alors les ripostes graduées pourraient bien nuire à la plupart des amateurs qui souhaitent poursuivre la lecture d'un album par une discussion avec un auteur qu'ils apprécient, discussion immortalisée par un texte ou un dessin de l'auteur. Le problème est posé à toute la profession et aux amateurs. Il est nécessaire d'apporter des solutions équitables.
_____________
Illustrations : dédicaces de Lancelot par Alexe, de
Barracuda T.1 par Jérémy, de Djinn T.10 par Ana Mirallès, de Murena T.8 par Philippe Delaby, de Nomade T.1 par Philippe Xavier et de Lefranc par Régric.

11 commentaires:

alexe a dit…

Excellent article Manuel, c'est bien que d'autres que nous en parle :)

alexe a dit…

"en parlent" pardon :D

jerome a dit…

C'est dépitant, pour moi, acheter une dedicaces n'as aucune valeur pour moi, je prefere l'avoir demander à l'auteur dans un salon que de l'acheter à un anonyme pour le peu que la dedicace soit fausse ou retouchée.

jas a dit…

Très bonne article mon cher Manuel
Je n'ai heureusement pas vécu de revente d'album, ou alors je l'ignore,Mais j'ai un petit avantage, c'est de ne pas intéressé trop les collectionneurs.
parce que je suis un auteur jeunesse et en label indépendant.
je pense que l'idée du tampon
ne peut être commercialisé - strictement confidentiel". serait judicieux ainsi que sans doute la création d'un organisme de controle ou de surveillance (genre CNIL pour l'informatique) pour protéger à la fois les auteurs et les lecteurs vrai fan.

même chose sur
la revente des livres d'or dont je refuse de dédicacé à moins que cela soit un vrai fan de BD, un salon BD ou un jeune passionnée.

Large Débat

Meilleur vœux !!!
Bien amicalement
JAS

laurent Sieurac a dit…

Je remet le post Philippe Xavier:

"En soit, il n'y a pas de solution pour empêcher ce genre d'individu de venir en dédicace sur Festival (chez un libraire qui connait sa clientèle, c'est bien plus simple!)par contre il y une solution toute trouvé pour que les acheteurs d'Ebay et d'ailleurs trouvent leur compte. C'est "simplement" de mettre nous même en vente nos propres dédicaces sur Ebay, nos blog, Facebook etc.
"Simplement" est entre guillemet car c'est une petite organisation à elle toute seule mais franchement, faire 5 à 6 dédicaces par semaine vendu comme celle-ci à plus de 60€, au lieu de parcourir la France et la Belgique dans tous les sens ça mériterai réflexion non? D'autant que 6 dédicaces, en 2 heures c'est plié et ca nous permettrai de rester tranquillement auprès de nos petites familles tout en s'arrondissant nos fins de semaines, tentant, non?"

C'est une solution qui non seulement apporterai de l'eau au moulin des revendeurs qui prétendent jouer un rôle social (nous aussi du coup!) et en plus ça nous éviterai d'avoir à régulièrement faire des vagues par rapport à cette pratique.

Ceci dit, juridiquement, il me semble que lorsqu'une oeuvre est revendue lors d'une vente publique les auteurs sont en droit d'exiger un pourcentage(certes très faible!) du prix de vente.

Voili voilà,

Cordialement Laurent SIEURAC

Anonyme a dit…

Excellent billet et bonne réflexion, merci !

Seb
Le Comptoir de la BD

Yakabd a dit…

Je te rejoins sur bien des points de ce billet d'humeur. Un peu dubitatif pourtant sur les solutions envisagées. Si moi aussi je connais et n'apprécie guère certains spécialistes de festivals, de là à créer des listes, à en venir à la délation ... brrr !
Comme je me sens visé par "marchand en région parisienne spécialisé en vente de dédicaces anonymes" , je voudrais préciser que, sans dévoiler des accords confidentiels avec les auteurs, il me semble qu'une compensation souvent égale à plusieurs fois le smic horaire n'a rien de misérable, et est souvent, à l'heure de travail prestée, bien supérieure à ce qui reste au marchand qui en plus doit payer des charges, taxes et impôts sur son bénéfice brut à la différence du vendeur à la sauvette sur ebay.
Après évidemment un auteur peut considérer qu'en tant qu'artiste il vaut toujours plus mais au final c'est quand même lui qui fixe le prix de son travail. Alors certains font des dédicaces gratuites (parce que la relation globale, amicale ou d'affaires, leur paraît le justifier), d'autres demandent peu parce qu'ils vont très vite, d'autres demandent plus parce qu'ils soignent particulièrement ou estiment avoir une cote élevée.Mais perso je n'ai jamais extorqué à un auteur des dessins contre son gré.

Et acheter 10 BD d'un jeune auteur peu connu, parfois autoédité, qui attend vainement le visiteur en festival, en lui demandant une dédicace et en étant bien clair que la BD sera revendue, cela s'apparente souvent plus à du bénévolat qu'à de la spéculation, car pour les revendre ce n'est pas évident. Alors oui le marchand peut y gagner, mais aussi y perdre, et entretemps il offre une visibilité à un jeune auteur, il lui évite de passer une journée à s'ennuyer, il lui fait vendre quelques albums : pas trop mal comme arrangement je pense.
Voilà, pas un coup de gueule, mais quelques réflexions d'un marchand qui essaie, en collaborant avec les auteurs, d'apporter une réponse constructive à ce souci de vente de dédicaces. En considérant au fond la dédicace anonyme comme ce qu'elle est, à savoir pas une dédicace (au sens de contact, d'échange et de cadeau personnel) mais un dessin original en album, et donc le premier maillon de la collection d'originaux BD (crayonnés, illustrations, planches). Et qu'un dessin original ait un prix, et soit revendu, n'est-ce pas 100 % normal ?

Manuel F. Picaud a dit…

Ces commentaires sont publiés avec retard. J'ai dû en effet passer à la modération, pour éviter des commentaires anonymes sans intérêt.

Merci pour vos commentaires et suggestions. Il s'agit d'une synthèse suite à un événement qui a ému la profession. Le vendeur concerné s'est excusé auprès de Philippe Xavier et Jérémy. Il n'a pas partagé ses gains...

Pour Marc, merci pour ta réaction (j'ai gardé la plus complète). Je visais une pratique plus qu'une personne. Après, sur la rémunération, tout est une question subjective de curseur. Reste que ce type de vente d'albums dédicacés ouvre la voie à la commercialisation des dédicaces. Et c'est pour cette raison qu'il me paraissait nécessaire de l'indiquer.

Enfin pour la liste, j'avais en tête ce qui est pratiqué dans les casinos qui interdisent l'accès à certains joueurs dépassant les bornes.

Il pourrait aussi y avoir une prise de conscience des amateurs de ne pas entrer dans cette spirale commerciale soit à la vente, soit à l'achat. Un peu utopique ? Peut-être, mais peut-être salvateur d'une pratique qui pourrait sinon se tarir.

Merci encore pour vos contributions. Je modérerai plus rapidement le blog désormais. Bien cordialement, Manuel

JP Meunier a dit…

Ravi de voir ce commentaire sur ces pratiques scandaleuses à mon gôut.
Moi même organisateur de festival, il m'est déjà arrivé de remonter les bretelles à certains soit disant collectionneurs fan qui mettent en vente sans scrupules les dédicaces faites la veille sur mon salon Bulles en Val (45). Ces memes personnes poussant le bouchon jusqu'à griller des enfants / ados dans les files d'attente et tout çà pour leur bénéfice !
J'en vois aussi guetter l'arrivée des auteurs et foncer direct acheter le/les albums sans meme savoir ce qu'ils achètent mais uniquement pour la dédicace et, quand ils se trouvent face à l'auteur mettent le bouquin sur la table et souvent sans même un bonjour voir même discutent avec le copain de derrière pendant que l'auteur de bonne constitution lui fait quand meme la dédicace...
Je ne vois vraiment pas l'interet ! Pour moi la dédicace est un excellent souvenir humain et artistique de la rencontre faite avec un auteur dont on apprécie le travail et n'est en aucun cas un dû et encore moins un objet commerciable.

iah-hel a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
iah-hel a dit…

Salut Manuel

Excellent article, c'est bien d'en parler... Nous avons déjà eu cette surprise, après Angoulême en 2009...
Perso, je n'ai pas un avis vraiment tranché sur la question.
Une chose est sur ; c'est que cet acte met en relief, le fait qu'un artiste se vend à tel ou tel prix. A partir de là, on peut supputer que cela engendre des répercutions sur la côte de l'artiste en question.
D'ou mon avis qui n'est pas tranché !
Maintenant, déontologiquement parlant, il vrai que ces personnes ne manquent pas de culot. Pas cool !!
Du reste, je me pose aussi la même question, quand a : Ont-ils le droit de faire cela ?

Au plaisir de se croiser ici, ailleurs.

Iah-hel